• Happy Valley, un thriller au féminin

    Happy Valley : Drame familial, thriller psychologique et manifeste féministe

    Broadchurch a rapidement connu une renommée européenne, puis mondiale, culminant avec son fade remake US Gracepoint, où nos amis américains étaient allés jusqu'à emprunter l'acteur principal David Tennant à la version originale. Moins connue, plus récente, Happy Valley n'a pourtant rien à envier à son prédécesseur, bien qu'elle s'inscrive dans la même veine narrative : personnages atypiques, traumatismes du passé qui ressurgissent, enquête haletante sur fond de brume anglaise. Bref, une valley tout ce qu'il y a de plus déprimante, où petits et grands délinquants cohabitent avec des policiers forcément débordés.

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    HAPPY (SAD) VALLEY

    Ironie du titre, la vie dans les vallées embrumées du West Yorkshire, au nord de l'Angleterre, semble loin d'être la plus heureuse. C'est une petite ville rongée par la délinquance et le trafic de drogues que nous dépeint Happy Valley, un réalisme social à la Ken Loach voulue par la créatrice Sally Wainwright, étant elle-même originaire de la région. Broadchuch avait l'énigmatique et torturé Alec Hardy, Happy Valley a la charismatique Catherine Cawood, héroïne terriblement attachante. C'est l'actrice Sarah Lancashire qui interprète avec brio ce personnage ambivalent, à rebours des traditionnels canons de beauté qui prévalent dans les séries policières : Cat Cawood n'est pas qu'un physique ; c'est surtout un caractère bien trempé, un sergent hors pair et une grand-mère attentionnée.

    L'élément déclencheur du drame, c'est la libération de Tommy Lee Royce, belle gueule mais dangereux psychopathe qui a violé la fille de Catherine huit ans auparavant, poussant cette dernière au suicide. Le premier épisode constitue véritablement la clé de voûté d'une intrigue qui ne cessera de se délier, et rarement un pilote n'a été aussi captivant et si bien construit. Happy Valley débute comme une série-chorale : l'on est témoin de l'activité de différents personnages, sans que ceux-ci aient pour l'instant de point commun évident. Il y a Kevin Weatherill, comptable peu charismatique qui demande une augmentation à son patron Nevison Gallagher, il y a Catherine Cawood, sergent de police bouleversée à la nouvelle de la libération du violeur de sa fille. Enfin, il y a Ashley Cowgill, personnage trouble aux intentions floues. Peu à peu, les histoires s'entrecoupent, l'étau se resserre, et bientôt la fatalité de la tragédie classique s'abat sur les protagonistes. Bien sûr, Happy Valley est loin de respecter la règle de bienséance, et se lance bien vite dans un naturalisme visuel parfois assez choquant mais toujours justifié. Cette violence latente, elle n'est pas seulement physique : c'est aussi la violence des mots, la violence émotionnelle et relationnelle, à laquelle est confrontée quotidiennement Cawood. Happy Valley est à la fois un drame familial, un thriller psychologique et un manifeste féministe.

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    PORTRAIT DE FEMMES

    C'est Coronation Street, soap opera britannique, qui a fait connaître Lancashire dans les années 1990 avant que son talent n'explose dans la série -également créée par Wainwright- Last Tango in Halifax, rôle qui lui fera remporter le BAFTA du meilleur rôle secondaire en 2014, à 50 ans. Wainwright, c'est un peu la Shonda Rhimes britannique, la seule femme showrunner à monopoliser des créneaux de prime-time des grandes chaînes anglaises que sont la BBC et ITV. Avec en tête, une même volonté, celle de mettre en scène des personnages féminins frondeurs, des « femmes de tête » qui n'ont rien à envier à leurs collègues masculins. Interviewée par le journal The Guardian, Wainwright confiait : « Je trouve les femmes plus intéressantes. Elles sont plus héroiques. Les femmes semblent devoir faire face à plus de choses. ». Du coup, on réalise vite qu'Happy Valley n'est pas un simple thriller psychologique, une chasse à l'homme effrénée et dangereuse : c'est aussi et surtout une plongée dans la violence faite aux femmes, phénomène souvent tabou et rarement évoqué avec autant de réalisme dans une série.

    Pas étonnant alors que le show ait pu faire polémique outre-manche : le passage à tabac de Cawood par le jeune psychopathe Tommy Lee Royce, ou encore le meurtre ultra-violent de la jeune policière et fragile collègue de travail de Cawood au troisième épisode, ont été décriés par la presse anglaise – le Daily Mail, entre autres- et l'organisation Mediawatch-UK, sorte de CSA britannique. A ces accusations, Wainwright répondait « un drame parle de ce qu'il y a de plus noir. Comment de mauvaises choses arrivent à de bonnes personnes. Toutes les femmes dans cette histoire souffrent d'une manière ou d'une autre ». La série repose en effet entièrement sur cette dialectique de femmes ayant souvent vécu des événements traumatisants (le viol, le suicide d'un proche, la drogue) mais qui tentent de « sortir la tête de l'eau » : c'est là que le titre du show fait sens. Wainwright nous dirait-elle qu'il est possible d'être heureux si l'on se bat pour obtenir ce que l'on veut, à l'image d'une Cat Cawood déterminée à mettre Tommy Lee Royce derrière les barreaux pour de bon ?

    Les six épisodes de la première saison ont été diffusés en Grande-Bretagne d'avril à juin 2014 sur BBC One. Face au succès, la chaîne a commandé une seconde saison dont la tournage vient de débuter. En France, la saison 1 est diffusée sur Canal + depuis le 31 août 2015.


  • Commentaires

    1
    Sylvie M.
    Samedi 3 Octobre 2015 à 16:48
    Cet article nous dit très bien ce que cette formidable série britannique nous montre: un portrait de femme(s), la policière et sa soeur formant un duo d'une crédibilité et d'une justesse à faire pâlir les scénaristes de séries françaises. Tous les personnages sont du même acabit: justes et attachants. Cette Angleterre réaliste et dure où la lutte aux quotidiens est le lot de tous, nous émeut, nous effraie et nous interpelle aussi. On est bien loin du Londres friqué et ultra-libéral, cliché dont nous gave les journaux français. Nous repensons alors à John Lennon et son fameux "working class hero". Oui, notre petite flic dans sa Happy Valley est aujourd'hui notre Working Class Hero! Merci pour cette analyse qui explique avec rigueur et précision pourquoi il ne faut pas rater Happy Valley!
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    Sylvie M.
    Samedi 3 Octobre 2015 à 16:48
    Cet article nous dit très bien ce que cette formidable série britannique nous montre: un portrait de femme(s), la policière et sa soeur formant un duo d'une crédibilité et d'une justesse à faire pâlir les scénaristes de séries françaises. Tous les personnages sont du même acabit: justes et attachants. Cette Angleterre réaliste et dure où la lutte aux quotidiens est le lot de tous, nous émeut, nous effraie et nous interpelle aussi. On est bien loin du Londres friqué et ultra-libéral, cliché dont nous gave les journaux français. Nous repensons alors à John Lennon et son fameux "working class hero". Oui, notre petite flic dans sa Happy Valley est aujourd'hui notre Working Class Hero! Merci pour cette analyse qui explique avec rigueur et précision pourquoi il ne faut pas rater Happy Valley!
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